Les rideaux sont tombés sur les dialogues de haut niveau d’Africa Forward et de l’Africa CEO Forum. Mais alors que les projecteurs économiques mondiaux se déplacent, une question essentielle demeure : que se passe-t-il lorsque les discussions s’arrêtent ?

L’interview de l’industriel Aliko Dangote, dimanche dernier, met en lumière une réalité que les dirigeants africains doivent affronter avec lucidité. Le consensus est indéniable : l’avenir est africain, mais cet avenir doit passer par une industrialisation rapide. Pour y parvenir, l’Afrique n’a pas seulement besoin de gaz. Elle doit conserver, développer et construire ses propres infrastructures, au lieu d’exporter son potentiel pour alimenter le reste du monde.

Depuis des décennies, l’architecture énergétique mondiale fonctionne selon un modèle dans lequel l’Afrique joue le rôle de réservoir, tandis que les pays développés jouent celui de consommateurs. Dans le contexte des bouleversements géopolitiques et de la volonté de sortir progressivement des énergies fossiles, l’Europe et d’autres pays ont recherché de manière intensive le gaz naturel africain pour alimenter leurs usines, chauffer leurs foyers et stabiliser leurs économies.

La question que nous devons nous poser est la suivante : l’Europe a-t-elle réellement plus besoin de gaz que l’Afrique ?

L’Afrique a besoin de gaz pour construire sa base industrielle. Sans lui, le continent ne peut pas alimenter les unités de production, les industries pétrochimiques ou les usines de transformation nécessaires pour sortir du cycle qui consiste à exporter des matières premières et importer des produits finis. Le besoin de l’Afrique n’est pas une question de confort : c’est une question de survie économique. Construisons des infrastructures gazières pour nos industries.

Lorsque les grands industriels et les investisseurs internationaux cartographient les pôles économiques africains, les projecteurs se tournent presque toujours vers l’Afrique de l’Est, l’Afrique de l’Ouest ou l’Afrique australe. Dans les discussions récentes, le Rwanda est fréquemment présenté comme un modèle de croissance africaine. De manière notable, le reste de l’Afrique centrale, en particulier les pays francophones, n’a pas été mentionné par Dangote comme faisant partie de l’avenir de l’Afrique.

On a souvent dit que les pays d’Afrique centrale ne sont pas toujours les plus attractifs pour faire des affaires. Pourtant, cela ne doit pas conduire à les écarter de la réflexion stratégique.

Si certains pays modèles excellent en relations publiques et en image d’affaires, ils ne disposent pas toujours des réserves géologiques massives nécessaires pour soutenir une transition énergétique continentale. On ne peut pas construire l’épine dorsale industrielle d’un continent uniquement avec des politiques publiques : il faut aussi les ressources réelles. De l’Angola à la République démocratique du Congo, en passant par le Cameroun, le Congo et le Gabon, l’Afrique centrale détient précisément la richesse énergétique dont le reste du continent a besoin. Ignorer cette région serait une erreur stratégique majeure.

La toile énergétique africaine : l’épine dorsale industrielle doit commencer en Afrique centrale

Le catalyseur de cette ambition est le Central African Pipeline System (CAPS). Situé au centre géographique du continent, le CAPS constitue la pièce maîtresse indispensable pour ouvrir la voie à l’indépendance énergétique africaine.

L’intégration des infrastructures gazières sur le continent doit commencer avec le CAPS. Il s’agit du premier système de pipelines spécifiquement conçu pour répondre aux besoins énergétiques urgents des pays enclavés. En transformant une vulnérabilité géographique en réseau régional partagé, le CAPS active les géants stratégiques du centre :

Angola & Gabon : des acteurs énergétiques majeurs, dotés d’importantes ressources, idéalement positionnés pour réorienter leur gaz vers une utilisation domestique et régionale.

La RDC : le véritable cœur géographique de l’Afrique, appelée à jouer le rôle de pont indispensable pour les infrastructures transcontinentales.

Connecter le réseau : du centre vers toutes les régions d’Afrique

Pour que l’industrialisation africaine soit durable, elle ne peut pas reposer sur des réseaux régionaux fragmentés. Une décision audacieuse s’impose : connecter le système de gazoducs ouest-africain à l’Afrique centrale.

Nous devons saluer les avancées majeures réalisées par Aliko Dangote. Ses investissements historiques dans le raffinage local, la pétrochimie et la production d’engrais ont démontré ce que le capital africain peut accomplir. Mais pour reproduire ce succès à l’échelle du continent, le plan directeur des infrastructures énergétiques doit suivre une approche en toile d’araignée.

Plutôt que de s’appuyer sur des pipelines isolés ou des axes linéaires uniques, l’Afrique a besoin d’une matrice multidirectionnelle et interconnectée, où chaque sous-région se relie aux autres et les alimente. L’intégration du projet CAPS au vaste système de gazoducs déjà existant en Afrique de l’Ouest est essentielle pour tisser cette toile. En s’appuyant sur les importantes réserves gazières du Nigeria et sur le corridor ouest-africain comme point de départ, cette intégration permettra au réseau de se développer depuis le centre vers toutes les régions d’Afrique : vers l’Ouest, vers l’Est et vers le Sud.

Cette toile interconnectée créerait une autoroute énergétique directe, résiliente et capable d’acheminer le gaz depuis le Nigeria jusqu’en Afrique du Sud, puis vers l’Afrique de l’Est. C’est une décision audacieuse, mais c’est la meilleure décision pour l’Afrique.

Connecter le Nigeria à l’Afrique du Sud par un pont centré sur l’Afrique centrale permettrait de créer une boucle économique solide. La portée d’un tel projet pour l’industrialisation du continent serait considérable.

Lorsqu’une usine située dans un pays enclavé d’Afrique centrale ou une unité industrielle en Afrique du Sud pourra compter sur un flux ininterrompu de gaz naturel passant par un corridor continental unifié, le coût des affaires diminuera fortement, créant ainsi une viabilité économique durable.

Les discussions d’Africa Forward et de l’Africa CEO Forum sont terminées. Il est désormais temps de voir les actions qui suivront les conversations. L’époque où le gaz africain était traité comme un luxe destiné aux marchés étrangers, pendant que les usines africaines souffrent de coupures chroniques d’électricité, doit prendre fin.

L’avenir de l’industrialisation africaine ne se décidera pas seulement dans des centres de conférence impeccablement aménagés. Il se construira dans les zones industrielles du Gabon, les champs gaziers d’Angola, les corridors de transit de la RDC et les réseaux de pipelines du CAPS. Il est temps que les États africains, les blocs régionaux et les grands acteurs du secteur privé dépassent les anciens préjugés et posent enfin l’acier dans le sol. En construisant cette épine dorsale interconnectée, l’Afrique cessera enfin d’alimenter le développement des autres nations pour commencer à alimenter son propre avenir.

Nathalie Lum
Chairwoman du CABEF